Communiquer en toute conscience

 

Introduction :

 

                Nous communiquons tous à travers un filtre basé sur des croyances. Celles-ci sont basées sur des constructions psychologiques qui dépendent de nos expériences ainsi que de la manière particulière dont nous les vivons. Pourtant, les problèmes de chacun ont bien des traits communs. En effet, nous sommes toujours très liés à notre instinct de survie ancestral qui nous conditionne à des réflexes stéréotypés. Ceux-ci provoquent en nous des réflexes mentaux de même nature. Les conditionnements mentaux et les processus physiologiques sont initialement prévus pour la survie mais sont inadaptés à la vie sociale.

 

1ère partie : ce que nous croyons

 

          Voici un tour d’horizon des croyances les plus courantes dans le domaine de la communication qui ferment le dialogue ou créent des quiproquos :

 

               1.« Je sais comment je suis perçu »

 

               Or se persuader que ce que l’on pense, croit ou ressent est évident pour l’interlocuteur incite à prendre des raccourcis de langage, ou pire, à attendre que l’autre le comprenne ou le « devine ».

Nous croyons souvent connaître l’expression de notre visage. Nous sommes presque tous surpris lorsque nous regardons sur une vidéo l’image que nous renvoyons dans le feu de l’action. L’importance du décalage effraie même beaucoup d’entre nous, qui se rendent alors compte qu’ils ne reconnaitraient pas eux-mêmes leurs propres intentions. Le ton que nous manifestons, perçu depuis la résonance de notre boîte crânienne atténue une grande partie de l’agressivité et des émotions négatives que nous exprimons, dans un processus d’évolution afin d’éviter une auto-agression. La valeur que nous donnons aux mots est souvent floue ou subjective, chargés d’associations, péjoratives ou non, à des années-lumière de celles de notre interlocuteur.

             Bien que ce ne soit pas les seuls facteurs de communication, ces trois éléments sont ceux auxquels tout individu est « éduqué » à être attentif, par l’instinct, l’expérience et la culture. Vérifiez qu’aucune habitude et aucun tic ne viennent perturber ce que vous souhaitez exprimer, notamment quand l’élan émotionnel reprend le dessus.​

 

               2.« Je sais ce que pense l’autre »

 

              L’erreur inverse n’est en effet pas moins grave, car nous créons, en général, un calque de notre mode de pensée sur les actes ou paroles de notre interlocuteur. On en « déduit » parfois également de son comportement une pensée qu’on lui avait en réalité déjà attribué, en faisant correspondre ses conclusions sur le comportement ou les actes, au lieu de l’inverse. Ainsi nos affinités et animosités sont auto-entretenues tant qu’elles ne remettent pas en question des croyances plus profondes.

 

               3.« Je mets en jeu mon estime de moi-même quand je parle » « Ou j’ai raison, ou j’ai tort »

 

             Même si nous savons intellectuellement qu’un autre avis peut être enrichissant, nous percevons celui de l’autre comme antagoniste dès qu’il est possible d’y voir une contradiction. Vouloir convaincre ferme le dialogue, il est nécessaire de reconnaître qu’on peut apprendre sans d’office changer d’avis, et expliquer tout en apprenant. Chaque avis peut très bien être une pièce indispensable menant au puzzle d’une compréhension globale.

 

               4.« Etre sur la défensive sert mon intérêt… »

 

               …voire le rétablissement de la justice et de la justesse du dialogue. Cette attitude s’exprime sous diverses formes : fermeture du dialogue, sarcasmes,…

               Ces derniers donnent l’impression de se démarquer de la situation, de marquer des points, c’est une façon de faire croire à notre indifférence. Mais la distanciation n’a pas plus de sens que fermer les yeux et prétendre que ce nous voyons ne nous affecte pas. Il s’agit aussi de mettre son interlocuteur en état émotionnel négatif permettant de la sorte de le mettre en tort, et donc d’avoir raison. Prouver les torts de notre interlocuteur peut nous donner l’impression de ne plus avoir à tenir compte des nôtres, qu’il aurait pu auparavant nous montrer. Cet aveu de faiblesse a une particularité, car comme la bête acculée, les individus sur la défensive savent instinctivement « frapper là où ça fait mal » et ont une aptitude à blesser les autres pour ne pas l’être.

           Pour parler un peu de la fermeture du dialogue, celle-ci n’est pas toujours remarquée. Effectivement, l’individu sent souvent avec raison un manque d’écoute de la part de son interlocuteur et se résigne alors à l’approuver aveuglément, pour ne pas faire éclater un débat stérile et en finir le plus rapidement possible. Une variante consiste à donner l’impression d’écouter en hochant machinalement la tête et avec diverses onomatopées « Hmmmm » sans trouver la force d’interrompre l’interlocuteur tout en s’échappant dans ses pensées.

               5.« Je peux assimiler les actes aux sentiments »

 

        Extrapoler une correspondance acte-sentiment n’est presque jamais juste dans les situations conflictuelles : « Il a encore oublié telle chose, il ne fait donc jamais attention à moi ». Le rapport acte-affection n’est valable que si la cible de votre pensée a la même construction affective que vous, ce qui est impossible. N’est-ce pas une manière de penser savoir ce que ressent l’autre ? Le « jamais » est d’autant plus grave qu’il ferme toute reconnaissance des actes passés ou présents de l’interlocuteur, c’est typique de la logique émotionnelle. L’extrapolation ici correspond à un syllogisme « si les humains marchent, et que les zèbres marchent, alors les humains sont des zèbres ». En d’autres termes, l’émotion s’assimile à la raison et fausse la déduction dans une tournure qui semble pourtant si évidente. Pourquoi laisser notre logique émotionnelle nous fermer aux diverses possibilités alors qu’elle peut jouer le rôle inverse ?​​​​

 

               6.« Je fais moins de dégâts en sous-entendant mes propos qu’en parlant directement » « Il ne m’est pas permis socialement de dire les faits tels qu’ils sont et notamment sans émettre de jugement de valeur »

 

            Il faut bien distinguer un constat d’un jugement de valeur même si, évidemment, la formulation en est très proche. Les adjectifs évaluant la situation sont souvent parents voire identiques, et parfois seule la manière de le dire les distingue. D’ailleurs, la tournure de phrase est souvent sans équivoque sur celle de l’esprit. Mais attention, ce type de distinction doit être fait autant lorsque l’on parle (éviter les ambiguïtés quitte à introduire le constat par une phrase posant préalablement et clairement les intentions) que lorsqu’on que l’on écoute (se demander si l’on n’a pas écouté comme on lit en diagonale).

           Le fait de s’excuser par culpabilité ou obligation sociale et non pour des raisons valables peut être attendu par d’autres. Toutefois, je ne peux que vous enjoindre à quitter ce réflexe. Déjà parce qu’il fait perdre la valeur à de vraies excuses, mais surtout parce qu’il mine votre confiance en vous, et sape vos capacités à protester lorsque cela est juste, et amène à se porter responsable des faits d’autrui.

          Il faut dire que cette obligation sociale s’étend au fait de refuser de couper toute relation nocive pour vous. Les individus qui seraient selon vous des « harceleurs », des « voleurs d’énergie et de temps » qu’ils soient victimes ou bourreau se désintéresseront naturellement de vous si vous ne répondez plus à leurs critères de « chasse émotionnelle », souvent dans un temps proportionnel à celui où vous l’avez été. Mais la plupart du temps, il s’agit plutôt de personnes qui ont des relations sincères avec vous mais biaisées par leur besoin, comme le vôtre s’il y répond, de reproduire certains schémas. Celles-ci resteront avec vous une fois le problème résolu, mais changeront, vers une attitude plus saine, tout du moins avec vous si vous ne complétez plus leurs schémas.​

 

               7.« Je dois toujours faire vite, sans prendre le temps de réellement ressentir ce dont j’ai besoin »

« Je n’ai pas de temps à consacrer à me calmer sinon toujours plus tard »

 

            Si certains individus sont effectivement pressants notamment dans des situations émotionnelles intenses, la plupart du temps, il ne s’agit que d’une sensation d’obligation montée de toute pièce par notre mental. D’ailleurs, il arrive souvent qu’une pause coupe court à l’élan émotionnel dans lequel les deux personnes se trouvaient. Et dans le cas des individus pressants, pensez bien qu’ils ne sont pas dans leur droit et qu’ils se mettent socialement en tort ; vous pouvez donc normalement utiliser le levier donné par cette situation pour vous en dégagez. Attention toutefois à ne pas être excessif ni dans le rappel d’une faute qui ne doit être que constructif, ni dans une pause longue et non expliquée qui pourrait alors mettre mal à l’aise votre interlocuteur. Dans ce cas, restez simple.

 

               8.« Toutes mes émotions sont dues à la situation, à la personne, au sujet, ou aux problèmes de communication rencontrés »

 

         Pensez que les schémas que vous avez acquis au cours de votre vie agissent comme des « mémoires » émotionnelles réactivant un problème ancien par association. Le « problème » que vous cherchez à résoudre ne se trouve pas forcément à l’endroit où vous le cherchez. En adoptant cette vision, il est désormais plus facile de résoudre ledit problème, puisqu’il dépend alors d’un travail sur soi avant celui sur un quelconque évènement ou sujet extérieur.

 

               9.« Je suis incapable de » « Les autres ne me comprennent pas » « Chaque fois que je parle en public je suis ridicule » « Je n’ai pas le droit d’exprimer ce que je pense » « Je gêne les autres » …

 

            En tant que hauts potentiels, nos émotions plus intenses, exacerbées par ce type de pensées plus fréquentes, deviennent alors un frein qui enracine nos croyances douloureuses plus fortement, plus rapidement et engendrent plus encore d’intensité dans leurs réactivations. Mais ce frein devient un moteur tout aussi puissant lorsque le phénomène est inversé. Notre lucidité généralement plus importante permet le changement plus rapide de ce positionnement. Toutefois, notre forte excitabilité et notre hypersensibilité ne nous permettent que difficilement de rester durablement dans ce positionnement.

 

2ème partie : en pratique

« Tu ne vas jamais y arriver en t’y prenant comme ça !! »

Si un tel raccourci vous semble être une caricature, il est pourtant utilisé très couramment. Nous pouvons facilement le transformer :

 

1) Posons les faits sur :​

  1. Nos propos précédents mal exprimés ou interprétés « Je ne mets pas en doute ton travail »

  2. Nos intentions « mais je pense que ta méthode risque de te poser plus de problèmes que d’en résoudre.»

1) Nous pouvons aussi parler de notre but (aider,…) et son moyen (notamment s’il est collectif) « Je veux juste te proposer mon aide. J’aimerais partager avec toi nos connaissances/expériences.»

 

Un contre-exemple : « Peut-être peut-on partager nos points de vue ? » est une expression correcte. Elle risque pourtant d’être perçue comme un manque de confiance en soi, à cause du « peut-être » qui est redondant à la fonction de la question, et mal placé puisqu’associé au « on » impersonnel.

 

2) Eventuellement en prenant plusieurs propositions neutres, mêmes basiques.

« Je pense en particulier à […]. »

 

3) Ensuite seulement expliquer son point de vue comme tel, puis enjoindre l’interlocuteur à exprimer le sien.

« Pour ma part, je vois les choses comme ça […]. Et toi ? »

 

2) Règles clefs :

  1. Construisez toutes les tournures de phases de manière positive et au présent.

Contre-exemple : « Ne fais pas ci, ne fais pas ça ! » : la tournure négative agit ici comme une suggestion qui poussera la personne visée à passer sur l’interdiction au lieu de la respecter.

  1. Rajoutez des « peut-être » ou des « je pense » sur les sujets délicats où vous risquez d’être perçu comme catégorique, ou sur vos avis purement personnels. Cela dit, faites-le avec modération pour ne pas être perçu comme manquant de confiance en vous.

  2. Préférez des tournures directes. « Je préfère que tu reformules ta phrase » plutôt que « Je ne comprends rien à ce que tu dis ». La première est constructive, la seconde ressemble à un reproche. La première permet également de créer une porte de sortie votre interlocuteur, qui pourra alors entendre qu’il ne s’est pas mal exprimé mais que vous avez mal saisi ses propos.

  3. Faites des tournures claires en évitant « devrais » « faudrait », et les « on » et les « il » impersonnels s’ils enlèvent un sens primordial à la phrase, en les remplaçants par la précision correspondante.

« Tu devrais faire tes devoirs » donne « Je veux que tu fasses tes devoirs » Ici « devrais » sape l’autorité parentale en la remplaçant par une hypothétique obligation morale.

  1. Faites vos propres tournures de phrase : les « ce n’est pas ce que je voulais dire » « mes mots ont dépassé ma pensée » sont des expressions tellement connues que les utiliser sonnent creux pour ceux qui les entendent, comme déchargées d’une vérité émotionnelle personnelle, à part peut-être une culpabilité non constructive. De plus, elles ont souvent une réplique correspondante, tout aussi connue « mais tu l’as dit », etc… La facilité de langage est normalement créée inconsciemment pour se dégager de propos regrettés, ce qui se ressent et est logiquement mal perçu.

  2. En cas de montée des émotions et des tensions, si le dialogue se bloque :

 

Pensez à votre état d’esprit avant tout :

 

                 La pause déjà évoquée de quelques secondes peut vous permettre de réaliser un travail respiratoire, accompagné d’une visualisation ou autre technique émotionnelle qui vous convienne, afin de vous apaiser. Je précise tout de même que l’essentiel d’un travail émotionnel ou mental doit se faire en amont et au quotidien, et sera du même coup préventif sur un plus large éventail de situations.

               Profitez-en également pour reprendre du recul sur les tenants et aboutissants qui vous poussent à réagir ainsi : en effet, dans la plupart des cas, le problème lui-même ne vous fait pas réagir, les raisons sont plus souvent « Je me fiche qu’il ait pris ça, le problème c’est qu’il l’ait fait sans me demander ». C’est souvent une histoire de principes, parfois légitime, mais qui est assimilée aux valeurs et donc croyances que vous avez acquises. Ce qui implique d’une certaine manière que vous êtes partial, puisque l’émotion qui monte est alors celle d’un autre problème plus lointain et non proportionnel. Ainsi, même si vous avez raison dans le fond, vous risquez de vous mettre en tort dans la forme de votre revendication.

               Notons qu’en revanche, il est presque toujours inutile de vouloir cacher une charge émotionnelle importante, déjà parce qu’il est très difficile de réussir et qu’en outre, vous communiquerez involontairement une « envie de ne pas communiquer » qui risque d’être très mal perçue par votre interlocuteur, souvent interprétée comme un air distant voire méprisant. La concentration sur une répression de vos émotions même réussie, en plus de ne pas être saine pour vous, risque de vous faire perdre le contact sur la manière de s’exprimer de votre interlocuteur et ses attentes. Mieux vaut privilégier la franchise, bien que la forme doive être délicatement soignée. La simplicité y sera une fois de plus le facteur à privilégier. Admettre humblement ses émotions est une manière de se dévoiler qui ouvre aussi fréquemment des portes.

 

Si le travail sur vous ne fonctionne pas selon vos attentes :

 

              Sachez que vous pouvez tout à fait reporter la discussion, à condition de le faire correctement. De la même manière que vu précédemment, soignez vos mots et donnez clairement vos intentions, surtout vos raisons d’interrompre le dialogue, et cela sans jugement ni prise de parti. Mais pour certains, le report peut être aussi une fuite en avant ou en donner l’image. Il doit servir avant tout à se préparer à revivre la situation et à être en mesure de l’affronter. La méthode la plus simple est d’exposer ce que vous voyez ni plus, ni moins et éventuellement l’intérêt pour chacun de reporter, encore ne faut-il pas présumer pour l’autre.

           Par exemple : « Je pense que je suis trop secoué par tout ça pour être juste avec toi maintenant, et même si ce n’est pas ce que tu veux entendre, je ne te sens pas en état non plus. Je pense que avons tous les deux intérêt à y revenir quand nous serons plus calmes ». Ici, c’est au culot, rien ne vous empêche d’utiliser des méthodes plus douces mais qui seront perçues plus souvent comme des signes de faiblesse au lieu de gentillesse.

               Par expérience personnelle, les méthodes « rentre-dedans » fonctionnent beaucoup mieux si le ton et le visage sont sans animosité. Dans ce cas, vous devez êtes assez pertinent pour déstabiliser la personne en face et faire tomber ses défenses habituelles. Quelle que soit la méthode choisie, elle doit vous ressembler et donc vous paraître naturelle.

 

Conclusion :

​Pensez toujours que votre interlocuteur est dans le même cas que vous. Il trouve la situation ou vos attitudes injustes. Tout comme vous, il fait de son mieux pour s’exprimer, parfois maladroitement. La complexité de sa situation est aussi grande que la vôtre d’un point de vue psychologique. Pensez aussi qu’il vit tout cela à sa manière et non à la vôtre. Cette personne en face de vous fait les mêmes erreurs que vous mais selon son propre vécu. Quand un dialogue s’engage, restez ouvert et … respirez.​​

 

Des questions, remarques, suggestions quant à cet article ? Contactez-moi par le site !

 

Merci pour votre lecture !!

 

 

Article extrait de "Contacts" (Pages 22 à 26,), Magazine privé de Mensa France, n°249 - Hiver 2014, Printemps 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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